Singulier, Collectif

  Singulier, Collectif, la crise de la pensée politique affecte notre pouvoir de penser les pratiques de la folie.

  Il fut un temps où l’on rêvait d’un autre monde possible. Un autre monde commun, où la question de l’hospitalité pour la folie faisait débat dans la culture. Ce fut au point que, pour certains, le fou fut érigé en figure idéale d’une singularité possible dans la communauté. Souvenir magnifique ou dérisoire, c’est selon.

  Puis vint le temps du sérieux, de la pragmatique et de la comptabilité. Chacun à sa place, identifié, dans un monde pacifié. Sans rêve, évidemment, puisque sans utopies. Temps des réponses, pour étouffer les questions. Temps du droit à l’usage, temps de l’usager.
  Plus de sujets politiques, juste des déprimés autonomes, isolés et concurrents. Autonomes et appareillés : prothèses, médicaments, aides à la personne, psys. Autonomes et paranos dans un monde sécurisé : rétention de sûreté, gardes à vue, camisoles, castration chimique. 
  Et pour achever le tableau de ce monde sinistre, à la place du rêve d’une autre vie avec d’autres, la triste langue bureaucratique propose avec le plus grand sérieux une politique de gestion du bonheur individuel, baptisée « santé mentale positive » !

  La résistance s’impose désormais. Elle prend parfois des formes désespérées, que la novlangue nomme avec empressement « souffrance psychique », et elle échoue le plus souvent à penser un autre avenir. Car elle se formule dans la langue même qui nous asphyxie. Défense de l’usager, droit à l’autonomie, respect de la différence : toujours la même rengaine du petit bonhomme utilitariste. Moi-même, et les autres comme moi. C’est que trois décennies de consensus libéral ont vidé les cieux de l’utopie politique.

   Pas d’issue véritable sans pensée du politique, si du moins on entend par ce nom l’exigence de soutenir en pratique l’impossible gageure d’une vie radicalement singulière et pourtant collective. D’une singularité qui ne soit pas individualité et d’une communauté qui ne soit pas collection d’identités.
  Manquent les mots, à réinventer, manque l’espace de cette parole politique, sans doute. Mais n’avons-nous pas pourtant, dans les lieux les plus divers, l’expérience de cette exigence ? Nos pratiques ne nous enseignent-elles pas que le singulier, l’événement, la rencontre, qui ouvrent l’espace d’un avenir possible, ne peuvent se penser hors de la pluralité ? Que le sujet, qui est coupure, division et non pas maîtrise, ne se révèle qu’à l’épreuve d’un lien social ? Que les pratiques humaines, quelles qu’elles soient, impliquent la mise en œuvre d’une pluralité ?
  Il est possible de suivre le fil de cette question et d’interroger l’histoire des pratiques de la folie, où certains mouvements ont tenté d’en faire cas, aussi bien que l’histoire du mouvement analytique, où la singularité de la cure – « qui ne souffre pas de tiers », disait Freud – n’est possible cependant que du fait de la tension soutenue avec diverses formes de collectifs (écoles, séminaires, cartels, passe…).

Intervenants :
Paul Bretecher, Alice Cherki, Yves Clot, des danseurs des Carnets Bagouet, Pierre Dardot,
Joël Jouanneau, Erik Porge.

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