Politique des Faux Semblants

  Un nouvel idéal social a été promu ; non pas une utopie nouvelle, mais un présent à portée de main. Bien vivre ensemble s’obtiendrait par l’addition, par la juxtaposition du bien être de chacun. C’est un droit et chacun peut y prétendre, dans le respect de sa particularité et le souci de toutes les formes de parité. Mais c’est un impératif aussi, puisque le bonheur et la sécurité de tous en dépendent. Le sujet est  devenu un usager sous surveillance.

  La question politique est ainsi dissoute : il faut voir le monde du point de vue de chaque bulle d’intimité. Les arts sont conviés à construire ce nouveau regard, et les sciences à le légitimer. Sciences du corps et de l’esprit sont sollicitées pour dire, prédire et prescrire ce que l’on doit faire afin d’accéder à une vie calme où les obstacles qui se présentent ont tous leur solution : les outils existent, il est donc de la responsabilité de chacun de s’en servir. La « santé mentale » est devenue un impératif catégorique, la négliger constitue une complicité coupable envers les risques de délinquance. Chacun doit s’asseoir dans son bonheur, se méfiant d’autrui, se méfiant de lui-même.
  La psychologie est reine ici, elle invite chacun à se constituer en sujet de cette politique, à y consacrer ses capacités, pour s’accorder enfin aux objets du monde. Certains psychanalystes emboitent le pas à cette entreprise lorsque, disant le monde tel qu’il leur semble, ils n’hésitent pas à prescrire ce qu’il doit être.

  L’envers de cette prescription contemporaine de bonheur, c’est un totalitarisme rampant : morgue des discours experts, judiciarisation des moindres liens sociaux, perte de substance de la langue, banalisation de la surveillance, exhortation à la délation, transparence généralisée, mise en cause du secret. Et encore : exigence de  guérison, prédictions de dangerosité, soins sous contrainte, contrôles et multiplication des protocoles, partage des informations, mise en réseau des intervenants… La politique du bonheur intime est affaire de gestion quand elle n’est pas de police, elle s’énonce dans une novlangue  insidieuse, mensongère, une politique des faux-semblants .

  Quoiqu’il se présente comme l’unique voie et qu ‘il s’énonce dans une langue unifiée qui se prétend la seule possible, cet idéal contemporain ne cesse pourtant d’être démenti. Malgré l’empire de la langue unifiée, la pratique nous enseigne que ceux qui s’engagent dans la parole sont en quête d’une voie singulière dans l’échange avec d’autres, dans l’équivoque des mots, le risque, l’imprévisible de toute rencontre.  Malgré le pouvoir de ce discours, il y a de l’humain qui résiste dans des questionnements, des interrogations, dans des révoltes ; il y a de l’humain qui invente et qui crée, qui cherche à mettre en scène d’autres propositions.

  Ce colloque s’efforcera d’en apporter témoignage, dans la pluralité des points de vue.

Intervenants :
Jean Allouch, André Benchetrit, Anne Chaintrier, Patrick Coupechoux, Olivier Doron,
Jean-Jacques Giudicelli, Bertrand Ogilvie, Evelyne Sire-Marin.

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