L’affaire des psychothérapies

  À travers la demande de réglementation de l’exercice des psychothérapies, on a pu croire que seule la psychanalyse était concernée. Elle l’est, mais elle n’est pas la seule et c’est pourquoi la réponse des psychanalystes a une portée politique bien au delà de leur champ.

  Tous ceux dont la pratique met en œuvre l’indécidable part subjective, dans leur acte ou dans leur rapport à l ‘autre sont virtuellement impliqués : praticiens de la psychiatrie certes, mais aussi soignants,  enseignants, chercheurs  et  artistes,  bref  tous  ceux  dont  l ‘acte ne peut se réduire  à l ‘application d’un savoir.

  L’ « extraterritorialité » de la psychanalyse , dans laquelle certains croyaient résider, est désormais caduque : le législateur a tranché. Certains, dont nous sommes, ont revendiqué le refus de toute réglementation. Mais les analystes dans leur majorité ont limité leur réponse à une tactique défensive contre les manœuvres des lobbies. Opposant le  corporatisme  analytique  à celui des autres, ils se sont réjouis de ce que l’État prenne acte de leur existence, et leur laisse le champ libre quant à la reconnaissance des analystes. Ils se risquent ainsi à une hypothèse optimiste, qui parie sur le fait qu’une telle onction ne se payera d’aucune évaluation ni d’aucune accréditation.

  Car leur analyse présente un défaut majeur, celui de se soutenir d’une représentation anachronique de l’Etat, qui serait extérieur à ce dont  il  se soucie de réglementer l ‘exercice. C’est méconnaître ce qui est pourtant sous nos yeux, à savoir que la psychologie est devenue une des formes majeures de  l ‘exercice  du  pouvoir,  ou  plus  exactement   qu’elle  représente   l’outil essentiel pour la fabrique des subjectivités adéquates aux  pouvoirs . Dans le champ du travail, de l ‘école, la justice ou la santé, une psychologie travaille à nous dire ce que nous devons être. Et lorsqu’il y a conflit ou malaise, une psycho-thérapie désormais s’impose.

  Le rapport Cléry-Melin et le rapport de l’INSERM ont mis l’exercice des psychothérapies en perspective. On y lit clairement que la réponse individualisée aux patients (« usagers »), est une pièce essentielle de l ‘immense réseau qui doit concourir au bien commun, selon des procédures accréditées. Au-delà des allures de machinerie kafkaïenne, il faut distinguer la logique de l’ensemble, qui nous paraît tenir dans l’effacement des actes. La psychologie du travail nous en montre depuis longtemps l’efficace avec l’analyse des nouveaux modes d’organisation qui mettent le « sujet » au centre du processus. A ceci près que c’est un sujet dessaisi de l’arbitraire de son acte. Plus d’acte, mais des protocoles et des schèmes de comportements, des procédures évaluées et accréditées.

  Ici se fait entendre la profonde affinité avec la réflexion des chercheurs et des artistes, quant à l’acte de création ou d’invention. D’évaluation en accréditation, ne voit-on pas que c’est de proche en proche le lien social comme tel qui est littéralement façonné ? C’est pourquoi l’affaire des psychothérapies doit conduire à ouvrir à nouveau le débat sur ce que l ‘on entend par liberté et par démocratie.

Intervenants :
Rony Brauman, Patrick Chemla, Yves Clot, Olivier Grignon, Guillaume Leblanc, Philippe Pignarre, Michel Plon, Jack Ralite.

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