Frontières de l’hospitalité

  L’acte de naissance de la psychiatrie se confond avec l’instauration d’un lieu pour la folie, ultime territoire investi par les sciences humaines :  l’asile. Lieu d’accueil, de refuge contre la violence du monde, tel était le rêve humaniste des aliénistes ; lieu de ségré­gation et d’abandon tel fut, aussi, le devenir asilaire. Lieu qui oscille toujours entre rejet et assimilation.

  Certains assurent aujourd’hui que la réduction de la folie à la maladie mentale, l’apprentissage réflexe des comportements, vont dissiper ces ombres du passé. Mais cette promesse, au nom de la science, d’un monde de semblables est contemporaine d’un retour en force des modèles asilaires les plus ségrégatifs, désormais rebaptisés. La fiction moderne du même se paye d’une pratique des ségrégations communautaires.
Est-il possible de sortir de cette logique et d’affron­ter autrement le risque que fait courir l’autre, quel que soit son nom ?

  C’est ici que le mot hospitalité peut avoir quelque vertu. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir sa porte à l’étranger et de lui donner l’hospitalité selon le para­digme d’une relation d’équivalence, mais de prendre au pied de la lettre le fait que le nom d’hôte désigne dans notre langue aussi bien celui qui reçoit que celui qui est reçu. Aventure nécessairement risquée où l’hôte peut devenir otage, le nouveau venu se faire parasite, le maître de maison perdre pied en sa demeure.

  Leçon freudienne : c’est au cœur de la relation à l’être proche que se loge nécessairement cette part étrangère, étrange, hostile qui est le noyau de notre être. Part estime qui nous fait penser mais que nous méconnaissons, et dont la folie fait inévitablement signe.

  C’est pourquoi l’hospitalité ne saurait être une ban­nière consensuelle et confortable, mais plutôt un enjeu, un défi qui ne peut se penser qu’à la limite, sur les bords : frontières de l’hospitalité. Frontières internes, bornes dans la langue, apories de la pensée qui creusent en chacun le site d’un improbable, d’un exigible espace d’altérité.
Là où les places semblaient assignées, la confusion qu’inscrit le nom d’hôte indique le lieu possible d’une reprise de la politique.

Intervenants :
Fethi Benslama, Alain Chabert, Franck Chaumon, Dominique De Liège, Edouard Glisant, Philippe Julien, Patrice Loraux, Marcel Sassolas.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*