Experts de l’intime

  Une folie nouvelle a vu le jour, dite pédophilie, qui dans le sillage des passions qu’elle a suscitées, a fait de l’enfant abusé, violenté, trahi, le porte-parole du malaise dans la civilisation. C’est au nom de l’enfant-victime que la sollicitude de l’Etat, la sévérité des tribunaux, l’extension des thérapeutiques se sont imposées sans discussion. 
  Un nouveau paysage prend forme ainsi à travers les représentations, les lois nouvelles, et les soins sous contrainte qui bouleversent la  distinction traditionnelle entre espace privé et espace public.
  Voici que pour instruire, pour juger, pour protéger, pour soigner, il faudrait aller jusqu’en deçà des barrières de toute intimité, là où a porté la violence faite à l’enfant. Cette demande sociale se soutient d’un credo : il y aurait des experts de l’intime.
  Cette évolution récente est à replacer dans le cadre plus vaste des mutations sociales de la fin de ce siècle, qui ont fait de « l’individu » ce personnage désarrimé et néanmoins objet de toutes les sollicitudes, éclaté entre mondialisation et repli identitaire.
  Sur cette toile de fond le crime contre l’enfant semble constituer pour notre société un point de fusion où vacillent les repères anciens, et ce aussi bien pour l’enfant que pour son bourreau. Du côté de la victime dont la parole risque ne plus être garantie par la règle du secret dans le champ thérapeutique, en même temps qu’elle est soumise à expertise (dite « de crédibilité ») pour valoir au tribunal. Du côté du criminel pour qui s’inventent des procédures de soins nouvelles qui se caractérisent par la rupture des barrières jusqu’ici instaurées entre soin et peine.
  Une conception traumatique du politique se développe, qui fait des « droits des victimes » la pointe d’un combat tout entier centré sur le théâtre judiciaire. Elle se conjugue parfaitement avec une critique passionnée de la théorie freudienne et un recours électif à toutes sortes de psychologies.
Le vieux rêve d’une continuité entre social et sujet ne cesse de renaître de ses cendres.
  Si l’évidence ancienne de ce qui était « intime » se trouble, si les limites s’estompent, cela appelle des réponses nouvelles, non un repli sur la tradition. L’intime, ce lieu qui par essence est dérobé au regard de l’autre, est souvent défini par une opération de soustraction, d’arrachement, que la culture délimite  et garantit en même temps. On ne saurait pour autant le réduire à l’espace d’une possession privée, un lieu caché dont le sujet garderait jalousement le secret, à l’abri dans la maison de son être. La psychanalyse ruine cette topique de poupées russes et montre que ce qui est en son cœur est à lui-même le plus étranger.

Intervenants :
Franck Chaumon, Alain Ehrenberg, Frédéric Gros, Cécile Imbert, Valérie Marange,
Irène Théry, Nathalie Zaltman.

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